L'industrie textile à Oberbruck
Du textile à domicile aux manufactures
Le textile était une activité pratiquée dans la haute vallée depuis le Moyen-age. On y cultivait, filait et tissait le chanvre et le lin. C’était alors une activité artisanale, individuelle et familiale. Pendant la mauvaise saison, les tisserands, par ailleurs paysans ou bûcherons, travaillaient sur leur métier installé dans une chambre ou une grange. Avec l’arrivée du coton au 18e siècle, le textile prit une nouvelle dimension. Des commissionnaires engagés par des entreprises mulhousiennes, apportaient aux tisserands les filés de coton et emportaient les toiles tissées. Vers 1800, sont créées des « boutiques », regroupant dans un atelier plus vaste cinq à dix métiers ; ce sont les premières formes de manufactures textiles.
Le véritable essor du textile fut provoqué par l’apparition des métiers à tisser mécaniques qui eut pour effet de concentrer les productions dans des usines. Ce passage vers l’industrie fut réalisé par des familles d’entrepreneurs qui ont concentré les capitaux, acquis des domaines, construit des bâtiments et introduit les innovations techniques. Ainsi se sont illustrées, entre autres, les familles André et Koechlin à Masevaux et Bian à Sentheim.
A Oberbruck, ce rôle pionnier a été l’œuvre de la famille Zeller.
Joseph et Ferréol Zeller
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Vers 1815, les frères Joseph et Ferréol Zeller, originaires de Giromagny et employés dans l’entreprise Gros Roman à Wesserling, faisaient parfois halte à Oberbruck, à mi-chemin entre leur résidence familiale et leur lieu de travail. Ils ont été séduits par les avantages du site pour la création d’une industrie textile : présence d’une force hydraulique déjà aménagée, main-d’œuvre industrielle disponible, position de carrefour entre les villages de la haute-vallée. En même temps, raconte Paul Zeller, arrière-petit-fils de Joseph Zeller, « un autre charme opéra, celui des filles du maire et aubergiste du village, Caroline et Marie Steger » En 1816, Joseph épouse Caroline et Ferréol épouse Marie. Les deux frères s’installent à Oberbruck dont ils vont profondément marquer l’histoire.
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Tombe de Joseph Zeller au cimetière d' Oberbruck |
En 1819, les deux frères Zeller fondent d’abord une manufacture de tissage, constituée d’une centaine de métiers manuels dispersés à Oberbruck et dans la haute-vallée. En 1822, ils créent à Oberbruck, à l’emplacement des bâtiments actuels du CET et de la Coop, une filature à énergie hydraulique. Leur objectif est de fabriquer localement à partir du coton brut importé des États-Unis, d’Égypte ou de Russie, les filés nécessaires à tous les métiers à tisser de la haute vallée. Cette filature grandit avec les années : de 1800 broches en 1822, elle passe à 5400 broches en 1829, 8000 broches en 1840 et 15000 en 1879. (La broche est la tige métallique qui supporte la bobine où vient s’enrouler le fil ; ainsi, une filature de 15000 broches peut fabriquer en même temps 15000 fils.)
La filature
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Ci-contre un métier à filer du type « Self Fartin » comme il en existait deux dans l’usine Zeller en 1859. On aperçoit à gauche la silhouette d’un enfant occupé à nettoyer sous la machine. La filature Zeller possédait également à la même date quarante métiers du type « Mule-Jenny ». Ces machines sont de conception anglaise. Joseph Zeller avait envoyé son fils Victor en stage en Angleterre pour s’y familiariser avec la technologie textile la plus avancée à l’époque.
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Il s’agit donc d’une véritable usine d’une grande capacité productrice, d’autant plus qu’en 1834, véritable tournant de la révolution industrielle locale, la première machine à vapeur est installée à Oberbruck. C’est une machine de 12 chevaux consommant 1000 stères de bois par an. Plus tard elle est remplacée par une machine de 30 chevaux tandis que le bois est abandonné au profit du charbon. Avant l’arrivée du chemin de fer à Oberbruck, ce combustible est amené par chariots tirés par des chevaux ou des bœufs depuis Ronchamp. Il faut 4 jours à un attelage pour faire l’aller-retour entre Ronchamp et Oberbruck !
Oberbruck
devient ainsi le centre industriel de la haute vallée. Le développement de
l’entreprise permet à Joseph Zeller d’acquérir en 1855 l’ensemble des
propriétés issues de la famille Broglie. Tout le domaine autrefois consacré
à la métallurgie devient la propriété de l’industriel textile qui y
trouvera les moyens de son expansion.
En effet la société Zeller comprend bientôt tout un ensemble
d’usines. A Oberbruck même, en plus de la filature, elle a ouvert à la
Renardière une fabrique de produits chimiques destinés à la préparation du
tissage. A Sewen, à Dolleren, à Wegscheid et plus tard à Kirchberg-Langenfeld
et à Mortzwiller,
elle possède des usines consacrées au tissage. Après l’annexion de l’Alsace
à l’Allemagne en 1871, elle ouvrira aussi une importante succursale à Étueffont
(Territoire de Belfort).
Carte: localisation des usines Zeller
Conduite forcée et turbine
Dans la deuxième partie du 19e siècle, l’entreprise perfectionne également l’utilisation de la force motrice de l’eau. Pour augmenter la réserve d’eau utilisable, le lac supérieur du Neuweiher est rehaussé de 12 mètres en 1858. Le système des canaux à ciel ouvert est abandonné au profit du principe de la conduite forcée. Les eaux du ruisseau Le Rimbach et celles provenant du Neuweiher sont déviées vers l’étang réservoir situé à la sortie d'Oberbruck vers Rimbach, sur le versant Est du vallon. De là elle est amenée dans un tuyau métallique de 1 mètre de diamètre et d’une longueur de 700 mètres jusqu’à l’usine où elle entraîne une turbine actionnant une dynamo. Ainsi, l’électricité fait son apparition à Oberbruck dès le 19e siècle alors que le réseau public ne sera réalisé qu’en 1926.
Les anciens habitants d’Oberbruck se rappellent ces tuyaux qui n’ont été enlevés qu’au début des années 70. Ils les appelaient "Dichel", de l'allemand "Teuchel" désignant à l'origine des conduites d'eau creusées dans des troncs d'arbre. La turbine quant à elle est toujours enfouie dans le sous-sol de l’ancienne usine, en face de la Coop actuelle. La production d’électricité était installée dans le bâtiment actuel du foyer-club, longtemps appelé « dynamo » par les villageois.
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La conduite forcée a fait partie du paysage pendant des décennies (photos prises dans les années 60)
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Les vestiges actuels de la conduite forcée au départ du réservoir. |
La turbine dans son état actuel, dans le sous-sol de l'ancienne usine. |
La condition ouvrière
L’essor des usines Zeller a généré un nombre d’emplois appréciable pour les villages de la haute-vallée qui ont connu alors une nette croissance démographique. En 1840, 460 personnes étaient employées par Zeller Frères, et environ 600 à la fin du 19e siècle. Les conditions de vie et de travail de ces ouvriers étaient malheureusement à l’image de celles de tout le prolétariat du début de l’ère industrielle: misérables. Au début du siècle, en l’absence de toute législation du travail, les ouvriers sont victimes d’une exploitation impitoyable. L’horaire journalier est de l’ordre de 12 heures, six jours sur sept et il n’existe pas d’autres congés que les dimanches et jours de fête religieuse. Les usines emploient de préférence des hommes très jeunes, des femmes et des enfants. Ceux-ci sont encore moins payés que les hommes et peuvent grâce à leur petite taille se glisser sous les métiers, renouer les fils ou ramasser ce qui est tombé. Selon les chiffres indiqués par Paul Zeller, une journée de dix heures de travail d’un enfant à la filature lui permet tout au plus d’acheter deux kilos de pain.
Les ateliers bruyants et malsains en raison de la chaleur et de l’humidité nécessaires au travail du textile sont dangereux pour la santé des ouvriers qui sont livrés à eux-mêmes en cas d’accident ou de maladie. Cependant, depuis 1840, une société de secours mutuel constitue une première ébauche de protection sociale. Les ouvriers doivent obligatoirement y cotiser pour constituer un pécule de prévoyance en cas de maladie. Mais le système n’est pas vraiment mutuel car les adhérents ne sont pas solidaires entre eux et il n’y a pas de trace de cotisation patronale.
Au cours du 19e siècle, les conditions de travail des ouvriers du textile s’améliorent lentement. De 1884 à 1890, l’introduction des lois sociales allemandes qui créent des caisses de Maladie et de Retraite rend la vie de la classe ouvrière moins précaire. De grandes grèves comme celles de 1870 et 1890 permettent des avancées de la législation du travail. En 1890, le patronat doit accepter la limitation de la journée de travail à 11 heures pour les travailleurs du coton. Après le retour à la France, les salariés alsaciens bénéficient de la loi de 1919 qui légalise la journée de 8 heures ; mais les ouvriers travaillent 6 jours sur 7, soit 48 heures par semaine. Par ailleurs, ils doivent lutter pour maintenir les acquis sociaux allemands bien supérieurs à la législation française de l’époque.
Malgré les progrès accomplis, le salaire d’un ouvrier du textile ne suffit pas à faire vivre une famille. Pour cette raison, presque chaque foyer d’Oberbruck exploite aussi un petit train de culture. Dans chaque maison on élève une vache ou deux, on entretient une petite basse-cour, on cultive quelques ares de pommes de terre, on plante ses légumes, on soigne des arbres fruitiers. Ainsi est née la catégorie bien spécifique de notre région des ouvriers-paysans dont le seul horizon était un travail incessant. Dès l’aube les soins aux bêtes, puis l’usine pour une longue journée, puis à nouveau le travail à l’étable ou aux champs. Un labeur sans répit ni loisir, tel est le destin de la classe laborieuse tant que sa vie est déterminée par les usines textiles.
Apogée et déclin
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Carte
postale représentant Oberbruck à l’apogée de l’industrie textile.
On voit à gauche et au centre les imposants bâtiments de la filature rénovés
en 1928-1929, dominés par une nouvelle cheminée de section circulaire.
A droite, l’usine de la Renardière, sa cheminée carrée et son étang.
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Vers
1960: l'usine occupe densément l'espace entre le ruisseau Le Rimbach et
les coteaux de la Strueth. |
L’industrie
textile atteint son apogée à Oberbruck au début du 20e siècle. En 1928-1929,
l’ancienne filature, devenue obsolète, est démolie pour laisser la place à
un nouveau bâtiment abritant des machines plus modernes pour un total de 25000
broches. Malheureusement, cet investissement
ne peut porter ses fruits car en 1930, la grande crise économique mondiale
frappe durement les activités cotonnières. Surproduction et mévente mettent
la société Zeller-Frères, endettée par les récents agrandissements, en
graves difficultés et la conduisent à la liquidation en 1933. En 1935, les
usines sont vendues au groupe textile Boissières. La famille Zeller ne conserve
que son domaine immobilier privé.
Le
nouveau propriétaire ne peut maintenir l’activité des usines de la société.
Dans le contexte général de la crise qui décime le textile français, les
tissages de Dolleren, de Sewen, de Kirchberg-Langenfeld et de Wegscheid ferment
progressivement de 1936 à 1954.
A
Oberbruck, l’usine continue de fonctionner avec un effectif réduit jusqu’en
1961, puis sa cheminée s’arrête définitivement de fumer. De ce fait,
l’industrie textile, qui employait 700 personnes un demi-siècle auparavant,
cesse d’exister dans la haute-vallée de la Doller.
Photo: la chute de la dernière cheminée des usines Zeller à Oberbruck
Pendant
plusieurs siècles l’industrie et l’agriculture ont permis à nos ancêtres
de subsister. La prospérité de l’industrie attirait une main-d’œuvre
nombreuse et le village a compté jusqu’à 600 habitants. La fin du textile
a provoqué un traumatisme pour les centaines de personnes qui ont perdu leur
emploi. La petite agriculture de l’ouvrier paysan ayant également disparu,
c’est la quasi-totalité des ressources qui se sont évanouies au milieu du 20e
siècle, menaçant gravement l’avenir de la collectivité. Depuis les années
1970, les nouvelles données économiques ne permettent plus d’imaginer la
renaissance d’une grande industrie de production à Oberbruck. Aujourd’hui,
les usines s’implantent à proximité des grands axes de circulation ou aux
abords des centres urbains. Une grande majorité des habitants doit à présent
accepter un déplacement quotidien pour se rendre à son travail. D’autres ont
pu s’orienter vers des activités nouvelles comme celles créées par le CET
qui a pris en partie la relève sur le site même des anciennes usines Zeller.
Espérons pour l’avenir de la haute vallée de la Doller que de nouveaux pionniers, à l’image des Anthès et des Zeller, sauront adapter les technologies les plus récentes pour créer des activités génératrices d’emplois.
Photo: le site principal de l'industrie textile aujourd'hui
Auteur: Henri.Ehret@ac-strasbourg.fr février 2005
Sources:
Cet
aperçu historique, paru également dans le bulletin municipal, "L'Écho d'Oberbruck"
en janvier 2005, reprend les données des articles de J.M. Ehret parus dans ce
même "’Écho d’Oberbruck" dans les années 1980 et 1990, ainsi que de
l’article de P. Zeller publié dans Patrimoine Doller n° 2 de 1992. Plusieurs
chiffres et documents proviennent du mémoire de maîtrise de M. Verazzi,
intitulé « L’impact de l’industrialisation dans la vallée de
Masevaux (1800-1870) et réalisé en 1995. Ont
également été consultés :
«
L’essor industriel de la vallée de Masevaux » par R.Mattauer et
L.Ulrich.
« L’Alsace,
une histoire » sous la direction de B. Vogler, Éditions Oberlin, 1991.
Les
souvenirs d’habitants anciens ou actuels d’Oberbruck ont permis de préciser
bien des points obscurs. Plusieurs sites Internet ont aidé à définir les
termes techniques et à trouver des illustrations. Les autres photos sont de
l'auteur ou ont été aimablement mises à disposition par Mme Maria Ast (étangs du
moulin), par Mme Bernadette Comte (chute de la cheminée, turbine) et par M. Philippe Scheubel
(vue aérienne du site)
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